Texts

Les vertiges ascensionnels de Georges Bataille / Guillaume Lasserre / 15 septembre 2018

« Les portes de glace », suite de six très grands clichés réalisés au moyen format au Groenland donne à voir un monde réel se muant dans l’étrangeté de l’imaginaire lorsque l’on tente de deviner l’au-delà de ces portes infranchissables. On se projette de l’autre côté du miroir de glace, derrière ces gigantesques monolithes qui se font cavernes, grottes ou falaises d’eau gelée, majestueuses entrées d’un autre monde qui reste interdit. Au départ, Juliette Agnel fait le voyage dans le Grand Nord dans l’idée de donner une suite à ses « Nocturne » présentés lors de l’édition 2017 des Rencontres internationales de la Photographie d’Arles où elle était nommée au Prix Découverte. Très vite, deux images vont s’imposer : un nocturne alternant avec un négatif donnent son rythme à la série. La monumentalité des tirages rend compte de l’inquiétante beauté de ces fragiles passages de liquides pétrifiés par un froid qui parait infini. L’impossible franchissement de ces portes sépulcrales autorise l’illusion d’un au-delà spirituel, utopie d’un Eden fantasmé ou effroi de l’Erèbe des Enfers grecs. Le rapport mystique est ici le même que celui à l’œuvre dans « l’expérience intérieure » de Georges Bataille.

Télécharger le pdf (FR) Download pdf (EN)


Art Press 2 / Marie Chesnel / Septembre 2018

Le voyage fait partie de la vie de Juliette Agnel, il est une part constitutive de son travail d’artiste. En ce mois de février 2018, celui qu’elle entreprend en terres polaires renoue de manière inattendue avec sa recherche au long cours sur les grottes; une recherche dont les ramifications la conduisent du pays Dogon à un projet pour l’heure en gestation sur la grotte Chauvet. Décidé en prévision de sa participation à l’exposition Vertiges, le séjour au Groenland doit initialement permettre à Juliette Agnel de donner suite à sa dernière série d’œuvres en date, les Nocturnes. Après avoir photographié l’immensité étoilée recouvrant des paysages «presque irrationnels» dans le désert espagnol et sur les routes des Pyrénées, elle a en effet ressenti «le besoin d’un paysage de l’extrême». En exprimant ainsi le désir de se confronter à l’impraticable, elle rappelle très concrètement ce à quoi enjoint Bataille dans l’Expérience intérieure : ne s’agit-il pas, après lui, de se rendre à «l’extrême du possible […] si loin qu’on ne puisse concevoir une possibilité d’aller plus loin»? De fait, l’aventure ne sera pas de tout repos : les menues déconvenues sont légion et les conditions climatiques font de chaque prise de vue une épreuve telle que les sorties de nuit se compteront finalement sur les doigts d’une main.Les Portes de glace, l’œuvre exposée à Labanque, est constituée de l’alignement de six grandes photographies d’icebergs prises au moyen format numérique, depuis un bateau. Chaque image – dont l’une au centre, est redoublée – a été retouchée, et ce travail de reprise crée le mystère en même temps qu’il le signifie; il acte la transformation du paysage photographié, réel, en une vision métaphorique de l’inconnu. Le passage au négatif de trois d’entre elles, souvenir artificiel de l’argentique en milieu numérique, agit comme une révélation: les rochers de glace dévoilent de précieuses facettes; une force intérieure, vivante, semble pulser. Les trois autres images, restées en positif, sont plongées dans une pénombre crépusculaire. L’effet accentue la sensation de se situer à un croisement, où ce qu’il y a derrière l’image rencontrerait ce à quoi semble ouvrir le paysage. Telle l’apparition inaugurale du monolithe dans 2001, l’Odyssée de l’espace (Stanley Kubrick, 1968), film dont Juliette Agnel souligne qu’il est une référence essentielle à la genèse de cette œuvre, ses Portes donnent sur un vertige, sur une béance métaphysique, sur le dévoilement d’un absolu qu’elle nous invite à contempler. Dans un article intitulé l’Art, exercice de cruauté, Bataille écrivait que seuls quelques-uns d’entre nous ont gardé le regard de l’enfance: «Ceux-là veulent déchiffrer le ciel ou les tableaux, passer derrière ces fonds d’étoiles et ces toiles peintes, et comme des mioches cherchant les fentes d’une palissade, tâchent de regarder par les failles de ce monde.» Juliette Agnel est sans aucun doute des leurs.

Télécharger le pdf (FR)


L'épaisseur du temps / Jean-Marie Baldner / 25 juin 2018

En quelques mots, le titre et l’accroche de l’exposition emportent le visiteur vers les mondes de Juliette Agnel, habités de rencontres et de poésie, de contemplation et de recherches sur le statut de l’image apparaissante, entre fixité et mouvement, d’exploration des temporalités du réel et de l’intime.
L’exposition est un jeu de correspondances. L’accrochage est organisé autour de la mise en écho de deux laps de temps (Time Lapses) projetés sur deux tirages papier mat à dos bleu :
– Focalisé par le vignettage de l’image, un nuage, blanc dense, occupe le ciel bleu. En suspens d’immobilité, il vibre sur la lande ; il palpite doucement, s’ouvre et se referme au rythme transitoire de la lumière du jour.
– A quelques pas, le ciel au dessus de la montagne, en fusion de jour et de nuit, explose d’étoiles. Quelques nuages translucides troublent insensiblement la voie lactée ; les étoiles filantes se fichent dans la minéralité d’un « paysage extrême ».
Les deux projections animent l’arrêt sur image. Elles induisent la respiration des séries adjacentes, leur poétique du mouvement dans l’immobilité ; elles allèguent la quête de fictions pour représenter le réel.
Côte d’Ivoire, Guinée, Niger, les routes ont la couleur des régions et des pays traversés, la couleur d’un temps du voyage (Laps 2003-2005). Derrière les vitres du bus, Juliette Agnel a suivi le défilé des paysages. Elle a observé les routes dans le temps, toujours différentes et toujours semblables. Au tempo de la pensée qui dérive, elle les a imaginées être et s’effacer, entre regard et rêve. Elle les as filmées.
Après coup, photographiées sur l’écran de visionnage d’une monteuse Super-8, les images montent en grain, acquièrent une facture chromatique spécifique, rehaussée par le vignettage. Six tirages de moyen format, présentés dans un cadre de bois noir, rendent au visiteur cet état particulier d’attention composite et fusionnelle, la sensation d’une durée distendue entre le présent et la mémoire. La couleur est à la fois couleur du temps d’engendrement de l’image et couleur de la condensation des temps, le temps des paysages traversés et le temps du cheminement intérieur. Entre réalité et fiction, l’image se nourrit d’histoires intimes à composer et de narrations à imaginer.
En 2011, lors d’une résidence « Ecriture de lumière » Ile-de-France auprès de lycéens, Juliette Agnel imagine et conçoit un dispositif de vision destiné à appréhender, à la prise de vue, dans l’espace de la chambre noire, les temporalités de l’apparition et de la fabrication de l’image entre-deux du fixe et de l’animé, de la vidéo et de la pose. Oxymore technique, la camera obscura numérique est autant une appréhension du réel par sa mise en fiction qu’une pratique réfléchie de l’histoire du médium. Il ne s’agit pas pour Juliette Agnel de réactiver des pratiques anciennes, pictorialisme ou autochrome, mais, en prenant la pleine mesure de l’histoire et de la possibilité des techniques, d’expérimenter, dans la confrontation de la durée et de l’instant, la rencontre improbable et nécessaire d’une technicité poussée à ses limites et d’une sensibilité au doute et au flou entre maîtrise et lâcher prise, d’un intérêt pour la prise de vue unique, ouverte à l’aléatoire et à ce qui advient.
Stabilisée sur pied ou amarrée au toit d’une voiture, à distance variable de son référent, la camera obscura numérique de Juliette Agnel s’est posée sur les paysages iliens de Norvège, a parcouru l’Islande, a pris le temps de portraits au Mali, en Corée ou en France.
Dans le ciel bleuté des « paysage de l’extrême », dans celui des « étoiles pures », la nuit remue de sa forme primordiale, frémit du silence vibratile de milliers d’étoiles et de planètes. Aux tempi des Nocturnes ( 2017), les paysages s’ouvrent sur l’infini, le plein et la disparition, étranges et familiers à la fois dans l’entremêlement diurne et nocturne de temporalités. Juliette Agnel diversifie les supports et le dispositif d’exposition de cette cosmogonie, respiration du monde et respiration intérieure, où les forces telluriques s’affirment et s’échappent dans le même moment : tirage sur papier duratrans, sur papier mat dos bleu, tirage lambda…, grands formats épinglés, caissons lumineux rétro-éclairés par des leds, projection de laps de temps sur photographie, moyens formats posés à plat dans une vitrine. Là où tout se mêle, sur la surface photographique, à la frontière du regard et du rêve, elle invite le visiteur à s’immerger dans une paisible et dérangeante ambiguïté au mitan de l’extériorité et de l’intériorité, elle l’amène à douter du statut de l’image par l’irruption déstabilisante du mouvement dans l’immobilité.
Ø (île) (2013), réalisé lors d’une résidence photographique sur l’île d’Halsnoy en Norvège, est une invitation au voyage, réel et initiatique, à l’écoute de la respiration des temps lointains et présents. Le mouvement du nuage à la lenteur calculée d’un laps de temps instruit le regard vers ce que nous ne voyons pas dans l’immédiateté des images épinglées sur les murs blancs, vers la contemplation étonnée des confins entre durée et fugacité, entre l’être-là et l’absence. Le grain de la surface photographique, le vignettage donne aux images la dimension onirique d’une maturation intime des émotions. Les paysages et les intérieurs s’entrouvrent à la fois à la méditation et à de multiples récits qui font s’effleurer et se frotter les mémoires passées et les mémoires présentes, se fréquenter les habitants des temps anciens et récents.
Coréennes (2009), deux grands portraits, cadrés serrés en frontal, est l’histoire d’une rencontre. Le léger flou comme une respiration, la couleur, la texture et le grain spécifiques du Polaroid, la matérialité et l’unicité d’une image dévoilée en lenteur, traduisent à la fois la liberté du modèle de bouger dans le cadre, le temps de la pose, et le dialogue des intimités dans un moment de partage non figé. Juliette Agnel convie le visiteur à s’arrêter, à faire silence et à se mettre à l’écoute des témoignages de Bokyeul et Jiyoung, des histoires de femmes au quotidien, livrées à leur fils et frère, sur leur existence et leur place dans une société qui subit les écarts et les tensions entre modernité et traditions. Elle l’appelle, étranger ou proche, à la disponibilité à ce que l’autre lui dit, les modèles comme la photographe, de leur cheminement intérieur. Dans le même temps, le choix du dispositif, un dos Polaroid sur une chambre 4 x 5 inches, la qualité du cadrage et du rendu l’emmènent vers un questionnement approfondi sur l’objet photographique, le statut et l’esthétique de l’image, sur son silence et sa voix à inventer.
Une rue de Bamako, Mali. Juliette Agnel installe sa camera obscura numérique, en sensibilité à l’histoire et à l’esthétique revisitées des studios photographiques (Les Enfants de Bamako 2011). Le moment, étiré, est onirique. Il se nourrit de la complicité de la photographe et de ses modèles, un jeu de proximité et d’altérité. Entre pause et pose, les trente tirages argentiques réalisés d’après les fichiers numériques, accrochés sans cadre, affichent la fragilité visuelle d’un temps dilaté. Le buste, pris dans un flou de soi qui dévoile les jeux de proximité et d’altérité avec la photographe, se détache en halo sur un fond noir. Regards partagés, le léger bougé sollicite l’exploration des temporalités de l’image, la texture, la lumière, les couleurs celle de son statut.
La route est un sujet récurrent chez Juliette Agnel, d’Afrique ou de Scandinavie. Sur la route islandaise numéro 1 (Islande # 2), la camera obscura numérique a remplacé le film Super-8 et sa postproduction. Fixée sur le toit d’une voiture, la machine de vision enregistre le parcours sur la route circulaire. L’intimité au paysage, le regard libre à la rencontre et à ce qui advient, la pensée vagabonde s’ouvrent à la narration et aux temps du rêve d’un nouveau « road movie ».
Qu’elle entre dans l’infiniment grand avec les « paysages extrêmes » ou dans les temps du mouvement intérieur, le travail de Juliette Agnel s’affirme à la fois comme une anthropologie visuelle et comme une poésie du monde. La camera obscura numérique, par la lecture de la réalité en fiction et en mystère dès la prise du vue, en est l’instrument d’écriture, l’expérimentation d’une vue du temps à travers, dans l’entre-deux, offrant au visiteur la liberté d’inventer le réel.

Télécharger le pdf (FR)


Le réel ne suffit pas / Fabien Ribery / 10 juin 2018

Il y a chez la photographe Juliette Agnel un émerveillement permanent, premier, face aux paysages extrêmes et à la stupeur qu’ils suscitent.
Comprenant l’esthétique comme l’un des domaines majeurs de l’anthropologie, l’artiste aime se confronter à l’inconnaissable, à l’incommensurable.
Voilà pourquoi le monde scientifique la passionne, pour ses découvertes, sa rigueur, ses folles ambitions.

Il ne s’agit pas pour elle et les chercheurs qui la fascinent de cartographier simplement les objets de la réalité, mais de plonger véritablement dans une dimension où l’espace et le temps deviennent des mystères profonds.

Son travail relève ainsi de la notion de sublime, d’une disproportion ordonnée échappant au discours pour faire entendre la tonalité d’une parole sans traduction possible, qui est au sens fort un ravissement, un enlèvement, un rapt de tout l’être.

Comment entendez-vous la notion de paysage extrême ?
Le paysage de l’extrême, c’est un peu le bout du monde, là où la terre a encore le dessus sur l’homme, et où l’on sent bien que les forces telluriques sont présentes, visibles, palpables, voire même potentiellement dangereuses. Un peu comme quand on est près d’un volcan qui pourrait s’activer. C’est un paysage primitif, chaotique, là où tout nous échappe. Un endroit où tout se mêle, même à l’espace, où tout est bouleversé, renversé. Un déchirement primitif.

Je lis une chose sur Kant qui m’amène à copier cet extrait : « La première phase dans la cosmogonie de l’auteur de la « Théorie du ciel » est le chaos. C’est lui qui succède directement au néant. Il se caractérise par un état de la matière en décomposition et au repos. Deux mouvements doivent alors intervenir pour que l’univers se structure : un mouvement de condensation de la matière d’une part, et un mouvement de rotation d’autre part. »
C’est peut-être ça que je cherche dans le paysage « de l’extrême ».
La photographie telle que vous la concevez et l’aimez relève-t-elle de la stupeur et d’une indifférenciation entre les ordres de grandeur ?
Oui, on peut dire ça, elle relève d’une fascination de la vie, ou du mouvement de vie. Notre œil est façonné par nos connaissances et nos ignorances. Le monde est d’une variété infinie, et nous n’en voyons qu’une partie infime. Peut-être même que nous n’en voyons rien de ce qu’il est vraiment. Il faudrait pouvoir voir à travers. Et pour cela, oublier ce qu’on connaît déjà. Évidemment, dans l’observation profonde, de la nature par exemple, les échelles sont mélangées.
Scruter le développement du minuscule, entrer dans le temps et dans la décomposition du mouvement, est du même ordre que d’observer l’infiniment grand et le mouvement des étoiles. Je poursuis depuis plusieurs années un travail corporel sur le mouvement intérieur qui s’assimile de façon évidente au mouvement présent dans les plantes par exemple ou au mouvement des astres.

Que vous apporte l’utilisation de la camera obscura numérique, outil que vous avez conçu en 2011 à la Maison du geste et de l’image (Paris) ?
La camera obscura numérique m’a beaucoup apporté sur le rapport au réel. La transformation de l’image directement à la prise de vue est une poésie immédiatement appliquée sur le monde tel qu’il est, et la matière est le premier Geste de l’image. J’ai trouvé une appréhension du monde qui me convient, un travail pictural, au plus près de l’évocation. Elle m’a permis d’une certaine façon de regarder « à travers ». Dans les portraits (Les éblouis) notamment, j’évite ainsi les questions liées à la brutalité et à la crainte de l’image de soi puisque j’emmène les participants vers une dimension plus onirique et intérieure.
D’une façon générale, vous êtes très proche du monde scientifique, des anthropologues, des astrophysiciens, cherchez-vous à rapprocher et faire dialoguer esthétique et sciences ?

Je suis complètement fascinée par le monde scientifique, par les découvertes permettant d’élaborer des connaissances sur le monde, et par les modalités de travail des chercheurs. Je suis frappée que leurs discours et leurs travaux proviennent de l’émerveillement de la nature, du rêve, ou de la magie des formes…
Le monde scientifique est très proche, par son approche, du monde artistique. Ce sont des observateurs intenses et minutieux, des personnes que la nature surprend et enchante. Toutes leurs recherches débutent par l’observation précise, comme les guérisseurs qui puisent leurs connaissances dans l’observation de la nature.
Par contre, je dois dire que j’ai aussi été dérangée à une époque un peu lointaine maintenant, du refus profond pour certains anthropologues, d’inclure la dimension esthétique comme élément de fond. J’y ai été confrontée avec un petit film que j’avais réalisé en pays Dogon en 97 que j’ai refusé de traduire pour laisser le spectateur s’approprier les sons et la langue.

Quelle fut l’importance dans votre parcours intellectuel et artistique de la rencontre avec Jean Rouch ?
Jean Rouch était un homme qui pratiquait la liberté et le jeu dans son travail de cinéaste. Grâce à Flaherty et à son histoire personnelle, il a compris qu’il fallait manipuler la réalité pour la mieux voir.
Il faisait tout au présent. Le rêve était son outil, et ses techniques inventées avec les moyens du bord lui ont permis de nous révéler une partie du monde.
Découvrir les gestes d’une danse secrète des Dogons grâce à un ralenti subtil et inattendu, pouvoir observer frontalement l’état de transe, filmer la mise à mort sacrificielle d’un animal comme on filme un paysage, j’ai pu avoir accès à un monde grâce à lui plus qu’aucun autre cinéaste documentaire. Regarder ses films et l’écouter parler de son expérience est une leçon de vie.

Vous êtes représentée par la Galerie Françoise Paviot (Paris) dont on sait le rôle historique pour la reconnaissance des primitifs de la photographie. Vous concevez- vous ainsi comme une expérimentatrice des premiers temps de la photographie ?
Je me vois en effet comme une expérimentatrice ou exploratrice de la matière photographique, mais certainement pas des premiers temps de la photographie puisque les expérimentations n’ont jamais cessé. D’autre part, en ce qui concerne mes expériences, par exemple avec la camera obscura numérique, elles ne pourraient pas avoir eu lieu si le numérique n’existait pas. Je manipule la matière photographique grâce à tous les outils qui existent, peu importe à quelle histoire ils appartiennent, tant qu’ils m’aident à fouiller et transformer le réel. J’aime avoir la liberté et le choix.

Qu’appelez-vous ou appelle-t-on les étoiles pures ? Pourquoi un tel intérêt pour les astres ?
Les étoiles pures, ce sont les étoiles que j’ai photographiées sans contexte, lorsque je cherchais à produire une œuvre pour l’exposition L’Eternité par les Astres [commissariat Léa Bismuth].
Au départ, je les ai photographiées pour les associer avec un socle terrestre, puis j’ai eu envie de les voir seules, pures.
La nuit est la première épreuve de l’enfant. Et les paysages célestes sont un trait d’union entre l’espace et le temps. C’est un rappel des éléments qui forment le principe de la photographie.
Je repense à mes expériences au Pays Dogon lorsque sur le toit de ma maison, j’avais le ciel noir et étoilé à 365 degrés autour de moi. Et je me perdais dans l’échelle de l’espace et je ne savais plus si l’espace était proche ou lointain. Le ciel noir et profond m’entourait entièrement, et j’étais seule dans cet « univers-île » (encore une référence à Kant via Humboldt).

Télécharger le pdf (FR)


Juliette Agnel – AIC / Sarah Ihler-Meyer / 2018

Au fil de ses déplacements à l’étranger, du Mali à la Corée, en passant par l’Islande et la Norvège, Juliette Agnel fait de sa caméra et de son appareil photo les réceptacles de diverses manières d’être-au-monde. Exploration des rapports entre l’Homme et la Nature sous différentes latitudes, son travail se situe entre documentaire et fiction, observation du réel et vision intérieure, déployant par la même occasion une iconographie du paysage où l’on retrouve souvent la mer, le ciel, le soleil ou encore le brouillard. De ses investigations de terrain, résultent des photos et des films mêlant esthétique dite « primitive » et technologie numérique, caractérisés par une lumière et une facture picturales. C’est le cas des Nocturnes (2017) et des Portes de Glace (2018), soit deux séries de photographies respectivement réalisées en Espagne et au Groenland, montrant des paysages à la temporalité indéterminée, comme suspendus entre le jour et la nuit, à la fois concrets et irréels, chargés d’un mysticisme cosmique. Si ces deux corpus d’images sont conçus comme autant de zones de passage et d’incertitude entre les mondes diurne et nocturne, le projet « Masques et tambours » s’attache quant à lui au trait d’union entre l’Homme et la Nature que constitue l’Uarjeeneq. Il s’agit là d’une danse rituelle pratiquée au Groenland, en dehors des villes, avec des costumes et des masques peints, dont les postures et les expressions figurent divers animaux faisant eux-mêmes référence à des forces naturelles et à des émotions humaines. En se concentrant sur les instruments de ce rite dansé et chanté, à savoir des masques et des tambours, le projet de Juliette Agnel a ainsi pour ambition de témoigner d’une spiritualité vivante, ouvrant de nouvelles perspectives quant à la redéfinition des rapports entre l’humain et le non- humain.

Télécharger le pdf (FR)


Les Nocturnes / Léa Bismuth / 2017

Longtemps habitée par l’idée même de ciel étoilé, c’est lors de l’été 2016, dans le désert espagnol et dans les hauteurs des Pyrénées que Juliette Agnel a enfin trouvé les images qu’elle portait en elle. La série des « Nocturnes » est apparue, après une lente maturation de fabrication. Ce terme, d’origine musicale, convoque d’emblée les sensations. « Je regarde l’immensité elle-même dans son dénuement absolu. Des paysages presque irrationnels. Des lieux devenant non-lieux, à la fois chaos et cosmos, transcendant la réalité, chargés d’une symbolique cosmique et mystique », explique l’artiste pour caractériser ces territoires apocalyptiques, point de bascule entre réalité et fiction. La découpe des montagnes dans le ciel bleuté, la rugosité des sols, l’absence d’humanité, les rares lunes nues et les étoiles par milliers, concourent à créer une inquiétante étrangeté. Nous sommes presque face à des méta-paysages d’une nature artificielle, où la matière de l’image est toujours à questionner et son caractère scientifique à interpréter. Cela est renforcé par la présentation, dans des caissons lumineux, de ces lucioles brillants dans la nuit. L’incertitude règne également sur leur statut d’image fixe : à tout moment, comme dans les images en mouvement présentées selon un dispositif sophistiqué évoquant autant la chambre noire, la cabine de projection que le diorama, les comètes et les étoiles filantes pourraient s’accélérer ou se figer. Il ne s’agit pas ici de simples paysages, mais de la création d’une immersion pour le visiteur qui est contraint de se positionner entre un infiniment grand et un infiniment petit, en une réflexion sur son devenir. L’ambiguïté reste de mise. Face à ces territoires perdus, nous sommes en proie à nous demander si l’humanité entière n’aurait pas déjà disparu

Télécharger le pdf (FR)


Juliette Agnel / Léa Bismuth / 2016

Pendant près de 10 ans, Juliette Agnel a été en route. Elle a traversé des territoires, voyagé au Mali où les routes sont rouges, en Côte d’Ivoire où elles apparaissent vertes ou bien encore au Niger où on les découvre jaunes. De l’Afrique, jusqu’à la Corée, de l’Islande à la Norvège, son appareil photo et sa caméra se sont fait le réceptacle de contrées à explorer, de rencontres à faire. « J’ai cru pendant longtemps que j’allais faire du documentaire », explique-t-elle. C’est de cette première ambition, grâce à laquelle elle a travaillé avec les équipes de Jean Rouch et s’est confrontée à l’ethnographie, que lui est resté le goût pour les voyages et la découverte. Mais, dit-elle encore : « les paysages étaient toujours pour moi à la fois traversés et imaginés, des supports de fiction ». C’est dans ce sens qu’il faudra comprendre sa série Laps, réalisée entre 2003 et 2005 au Niger, en Côte d’Ivoire et en Guinée, série éminemment subjective dans laquelle elle filme des routes en Super 8, ces routes qui sont aussi celles de ses racines puisque c’est là, sur ces terres lointaines, que sa grand-mère est née. Les images, fruit d’un flux arrêté, sont pleines de grain, mais la lumière de l’Afrique semble avoir laissé sa marque sur ces routes à n’en plus finir. C’est avec la série Coréenne, puis celle des Éblouis que pour la première fois des visages émergent de l’obscurité. Chargés d’une intense picturalité, ces portraits sont réalisés grâce à un dispositif de camera obscura numérique. Une chambre noire nous ramène aux origines de la photographie et permet la création d’une image originelle. Témoignant du monde, apparition, ou disparition, les images obtenues, conservent ce halo dans lequel se forme une zone d’incertitude visuelle où le temps se dilate.

Télécharger le pdf (FR)


Ø (île) / Maria-Laura Cavaliere / 2013

Dans l’exposition Ø (île), Juliette Agnel présente pour la première fois une série de photographies et de vidéos réalisées lors d’une résidence sur la petite île d’Halsnoy en Norvège. L’iconographie du voyage et des lieux s’impose dans la plupart de la production de l’artiste, métaphore d’un cheminement intérieur, d’un voyage initiatique. L’artiste, mêlant lyrisme et intériorité, nous dévoile un paysage qui rappelle l’atmosphère d’un poème d’Ossian ou l’esthétisme de la peinture de Caspar D. Friedrich – qui avait célébré la nature comme cadre rêvé et tragique et célébré dans ses tableaux une île, celle de Rügen dans la mer Baltique. Juliette Agnel a fabriqué en 2011 une camera obscura numérique, outil d’expériences mêlant l’esthétique “primitive” de la photographie pauvre et celle, contemporaine et novatrice, du numérique. Le temps de pose est long, une durée nécessaire à l’artiste pour entrer dans la matière et pour que vive cette maturation intérieure des émotions. La facture chromatique, le grain et la lumière de ses photographies, à la limite de la pratique pictorialiste, est obtenue grâce à ce travail complexe et sophistiqué sur la matière et sur la durée d’une image. Ainsi le medium photographique dilate le temps, fait passer du cinéma à la peinture et permet au spectateur d’être transporté dans une dimension onirique. L’artiste, face à l’immensité de la nature, dans la solitude et la grandeur de l’environnement, interroge ses émotions, médite sa pensée, ses fantômes, réfléchit au sens de la vie et de la mort. L’ensemble des images et du travail s’appuie sur des éléments du décor naturel : la mer, le ciel, le soleil, le brouillard, l’île, aussi bien que sur l’intérieur de la maison où l’artiste a séjourné, située sur les ruines d’un ancien monastère et entourée d’anciennes tombes de viking. Grace à la plasticité de l’enregistrement et à l’attention vers une esthétique primitive et picturale, les photographies de la série Ø (île) nous transportent dans un roman de Goethe et nous pouvons entendre le jeune Werther af rmant qu’il découvre avec délices « …les promenades sur la lande balayée par le vent de tempête qui conduit dans les brumes les esprits des ancêtres… ».

Télécharger le pdf (FR) Download pdf (EN)


Les Éblouis / Michel Poivert / 2012

Entamés en 2010, ces portraits individuels ou de groupe s’inscrivent dans le parcours déjà riche de cette artiste, un parcours photographique qui a d’emblée fait une place à l’expérimentation de dispositifs hybrides. Dans ses premières séries, Juliette Agnel ne se contentait pas de prises de vue et d’un travail de tirage classique, mais d’un traitement a postériori de vues réalisées notamment lors de ses voyages en Afrique. Il s’agissait de photographier des images réalisées par elle-même sur une table de montage et de produire ainsi un engendrement de l’image par l’image. La matière et le dispositif ont toujours été centraux dans son approche de l’image, Juliette Agnel nourrit ainsi un processus de révélation de la matière (grains de l’image, aberrations optiques) qu’elle va systématiser ensuite par le recours au sténopé. Ce moyen élémentaire de création (chambre sans optique) introduit un dialogue entre la vision de l’artiste et la technique très particulière qui l’incitera au fur et à mesure de ses travaux à « réinventer » la pratique de l’image en partant, d’une certaine manière, de ses origines. Néanmoins, la complexité du travail ira croissant, puisque Juliette AGNEL a mis au point une sorte de montage technique audacieux : associer à la camera obscura la technologie numérique. Cette expérience répond au désir presque fantasmatique de voir à l’intérieur de la chambre noire, de percevoir l’image à l’état natif. Cette « greffe » des deux états historiques de la technique (ses origines et son actualité) est mise au service d’enregistrement filmique (relié à l’ordinateur) et photographique (arrêt sur image). La représentation ainsi produite contient l’esthétique « primitiviste » d’une absence d’optique et celle, novatrice, d’une restitution par les capteurs numériques. Les Éblouis sont autant de corps et de visages qui se donnent sur un fond noir, comme surgissant de la nuit des temps pour nous rejoindre. L’ouvre forme ainsi une formidable parabole de notre mémoire photographique et de notre relation au présent. L’œuvre de Juliette Agnel est en plein développement, sur une ligne exigeante et expérimentale.

Télécharger le pdf (FR)


Juliette Agnel / Claire Saillard / 2012


Partie avec ses pinceaux arpenter différents pays d’Afrique, Juliette Agnel revient en France munie de photographies riches de ses rencontres, de son expérience. La série Laps témoigne du passage d’un médium à un autre, à savoir de la peinture à la photographie, sans toutefois abandonner complètement le premier. La facture lumineuse, chromatique, granuleuse des photographies de Juliette Agnel sont autant de rémanences du médium pictural adopté par l’artiste pendant de nombreuses années. Si l’approche photographique suppose une immédiateté, l’artiste déjoue les codes de ce médium pour travailler dans la durée. L’expérience photographique de Juliette Agnel est celle du temps, de la distance nécessaire pour appréhender le réel. C’est en photographiant à l’aide d’une pellicule argentique des images déjà enregistrées sur la pellicule du film en Super 8 que l’artiste aboutit aux photographies de la série Laps. Ces images témoignent d’un phénomène de maturation. L’artiste s’insinue dans le temps : des mois voire des années peuvent s’écouler entre le moment de la première prise de vue et l’œuvre finale. Ainsi, les photographies portent en elles l’expérience de la durée, témoignent du temps de la production. Le processus est essentiel en ce qu’il révèle l’essence même de ces photographies. Le travail réalisé en Islande révèle à son tour la position de retrait adoptée par l’artiste. Agnel filme, à l’aide d’une camera obscura numérique, la succession de paysages depuis la route qu’elle emprunte à bord de sa voiture jusqu’à la nature environnante à partir d’un bateau-camion. Elle ne se confronte pas directement au réel mais l’appréhende de manière détournée, afin d’en révéler ce qui n’est pas visible par la simple expérience directe. Les données du réel ne sont pas enregistrées telles quelles, elles sont altérées par le dispositif filmique mis en place par l’artiste. Le réel devient une matière lumineuse que l’artiste manie à son gré et maîtrise en variant le diamètre du trou permettant le passage de la lumière du sténopé. L’image apparaît inversée, mais l’artiste n’opère pas de rotation pour la rétablir de manière mimétique. Mer et ciel se fondent en masses informes, les éléments naturels perdent leur fonction de référents identifiables pour se muer en motifs abstraits. Cette latence est de nouveau à l’œuvre quand l’artiste, réitérant l’expérience de la durée, photographie des visages qu’elle fait surgir de l’obscurité, dans une esthétique de l’émergence. La frontalité des sujets photographiés, par exemple dans la série Les Eblouis, contraste avec la disparition du modèle qui se fond dans l’arrière- plan noir. Travaillant à la chambre, l’artiste choisit de renouer avec les contraintes des débuts de la photographie, à savoir des temps de pose longs, témoignant de son désir de capturer, davantage qu’un instant, une durée. L’attention si particulière accordée au dispositif révèle une volonté de la part de l’artiste de définir sa relation au réel. Les différentes étapes nécessaires à l’élaboration d’une photographie sont autant d’entraves entre elle et le monde : le grain accentué et les couleurs altérées, l’image s’achemine vers son état final. Les dispositifs engendrent une durée de par leur nature même ou par le processus qu’ils supposent et éclairent le spectateur quant au rôle que l’artiste assigne à la photographie.

Télécharger le pdf (FR)


Végétales / Jacky Chriqui / 2000

L’obscurité et l’émergence sont les deux principes qui mettent en lumière les formes contemplées par Juliette Agnel. Avant de les livrer à la capture mécanique de la photographie, dans une lenteur proche de l’immobilité, les natures s’imposent à son regard. Pour traduire hors d’elle cet envahissement de l’être par la fascination de ce qui s’érige ou de ce qui se révèle, elle procède à des tirages de grande dimension. Leur échelle monumentale n’a pas pour but de rivaliser avec la taille humaine mais impose une rencontre silencieuse. Sans hâte, la chose se révèle et s’impose par sa croissance imperceptible. La sensualité du détail, son satin, confèrent au regard une dimension tactile. Ce qui advient échappe à la temporalité comme si l’obturateur de l’appareil restait bloqué, l’œil ouvert sur la nuit du monde et ses lueurs fragiles.

Télécharger le pdf (FR