Texts

Les Nocturnes

Léa Bismuth

Longtemps habitée par l’idée même de ciel étoilé, c’est lors de l’été 2016, dans le désert espagnol et dans les hauteurs des Pyrénées que Juliette Agnel a enfin trouvé les images qu’elle portait en elle. La série des « Nocturnes » est apparue, après une lente maturation de fabrication. Ce terme, d’origine musicale, convoque d’emblée les sensations. « Je regarde l’immensité elle-même dans son dénuement absolu. Des paysages presque irrationnels. Des lieux devenant non-lieux, à la fois chaos et cosmos, transcendant la réalité, chargés d’une symbolique cosmique et mystique », explique l’artiste pour caractériser ces territoires apocalyptiques, point de bascule entre réalité et fiction. La découpe des montagnes dans le ciel bleuté, la rugosité des sols, l’absence d’humanité, les rares lunes nues et les étoiles par milliers, concourent à créer une inquiétante étrangeté. Nous sommes presque face à des méta-paysages d’une nature artificielle, où la matière de l’image est toujours à questionner et son caractère scientifique à interpréter. Cela est renforcé par la présentation, dans des caissons lumineux, de ces lucioles brillants dans la nuit. L’incertitude règne également sur leur statut d’image fixe : à tout moment, comme dans les images en mouvement présentées selon un dispositif sophistiqué évoquant autant la chambre noire, la cabine de projection que le diorama, les comètes et les étoiles filantes pourraient s’accélérer ou se figer. Il ne s’agit pas ici de simples paysages, mais de la création d’une immersion pour le visiteur qui est contraint de se positionner entre un infiniment grand et un infiniment petit, en une réflexion sur son devenir. L’ambiguïté reste de mise. Face à ces territoires perdus, nous sommes en proie à nous demander si l’humanité entière n’aurait pas déjà disparu.

 


 

Léa Bismuth

Pendant près de 10 ans, Juliette Agnel a été en route. Elle a traversé des territoires, voyagé au Mali où les routes sont rouges, en Côte d’Ivoire où elles apparaissent vertes ou bien encore au Niger où on les découvre jaunes. De l’Afrique, jusqu’à la Corée, de l’Islande à la Norvège, son appareil photo et sa caméra se sont fait le réceptacle de contrées à explorer, de rencontres à faire.

« J’ai cru pendant longtemps que j’allais faire du documentaire », explique-t-elle. C’est de cette première ambition, grâce à laquelle elle a travaillé avec les équipes de Jean Rouch et s’est confrontée à l’ethnographie, que lui est resté le goût pour les voyages et la découverte. Mais, dit-elle encore : « les paysages étaient toujours pour moi à la fois traversés et imaginés, des supports de fiction ».

C’est dans ce sens qu’il faudra comprendre sa série Laps, réalisée entre 2003 et 2005 au Niger, en Côte d’Ivoire et en Guinée, série éminemment subjective dans laquelle elle filme des routes en Super 8, ces routes qui sont aussi celles de ses racines puisque c’est là, sur ces terres lointaines, que sa grand-mère est née. Les images, fruit d’un flux arrêté, sont pleines de grain, mais la lumière de l’Afrique semble avoir laissé sa marque sur ces routes à n’en plus finir.

C’est avec la série Coréenne, puis celle des Éblouis que pour la première fois des visages émergent de l’obscurité. Chargés d’une intense picturalité, ces portraits sont réalisés grâce à un dispositif de camera obscura numérique. Une chambre noire nous ramène aux origines de la photographie et permet la création d’une image originelle. Témoignant du monde, apparition, ou disparition, les images obtenues, conservent ce halo dans lequel se forme une zone d’incertitude visuelle où le temps se dilate.

 

 

 


Les Éblouis

Michel Poivert

Entamés en 2010, ces portraits individuels ou de groupe s’inscrivent dans le parcours déjà riche de cette artiste, un parcours photographique qui a d’emblée fait une place à l’expérimentation de dispositifs hybrides. Dans ses premières séries, Juliette Agnel ne se contentait pas de prises de vue et d’un travail de tirage classique, mais d’un traitement a postériori de vues réalisées notamment lors de ses voyages en Afrique. Il s’agissait de photographier des images réalisées par elle-même sur une table de montage et de produire ainsi un engendrement de l’image par l’image.

La matière et le dispositif ont toujours été centraux dans son approche de l’image, Juliette Agnel nourrit ainsi un processus de révélation de la matière (grains de l’image, aberrations optiques) qu’elle va systématiser ensuite par le recours au sténopé. Ce moyen élémentaire de création (chambre sans optique) introduit un dialogue entre la vision de l’artiste et la technique très particulière qui l’incitera au fur et à mesure de ses travaux à « réinventer » la pratique de l’image en partant, d’une certaine manière, de ses origines.

Néanmoins, la complexité du travail ira croissant, puisque Juliette AGNEL a mis au point une sorte de montage technique audacieux : associer à la camera obscura la technologie numérique. Cette expérience répond au désir presque fantasmatique de voir à l’intérieur de la chambre noire, de percevoir l’image à l’état natif. Cette « greffe » des deux états historiques de la technique (ses origines et son actualité) est mise au service d’enregistrement filmique (relié à l’ordinateur) et photographique (arrêt sur image). La représentation ainsi produite contient l’esthétique « primitiviste » d’une absence d’optique et celle, novatrice, d’une restitution par les capteurs numériques.

Les Éblouis sont autant de corps et de visages qui se donnent sur un fond noir, comme surgissant de la nuit des temps pour nous rejoindre. L’ouvre forme ainsi une formidable parabole de notre mémoire photographique et de notre relation au présent. L’œuvre de Juliette Agnel est en plein développement, sur une ligne exigeante et expérimentale.

 


 

Claire Saillard

Partie avec ses pinceaux arpenter différents pays d’Afrique, Juliette Agnel revient en France munie de photographies riches de ses rencontres, de son expérience. La série Laps témoigne du passage d’un médium à un autre, à savoir de la peinture à la photographie, sans toutefois abandonner complètement le premier. La facture lumineuse, chromatique, granuleuse des photographies de Juliette Agnel sont autant de rémanences du médium pictural adopté par l’artiste pendant de nombreuses années. Si l’approche photographique suppose une immédiateté, l’artiste déjoue les codes de ce médium pour travailler dans la durée. L’expérience photographique de Juliette Agnel est celle du temps, de la distance nécessaire pour appréhender le réel.

C’est en photographiant à l’aide d’une pellicule argentique des images déjà enregistrées sur la pellicule du film en Super 8 que l’artiste aboutit aux photographies de la série Laps. Ces images témoignent d’un phénomène de maturation. L’artiste s’insinue dans le temps : des mois voire des années peuvent s’écouler entre le moment de la première prise de vue et l’œuvre finale. Ainsi, les photographies portent en elles l’expérience de la durée, témoignent du temps de la production. Le processus est essentiel en ce qu’il révèle l’essence même de ces photographies.

Le travail réalisé en Islande révèle à son tour la position de retrait adoptée par l’artiste. Agnel filme, à l’aide d’une camera obscura numérique, la succession de paysages depuis la route qu’elle emprunte à bord de sa voiture jusqu’à la nature environnante à partir d’un bateau-camion. Elle ne se confronte pas directement au réel mais l’appréhende de manière détournée, afin d’en révéler ce qui n’est pas visible par la simple expérience directe. Les données du réel ne sont pas enregistrées telles quelles, elles sont altérées par le dispositif filmique mis en place par l’artiste. Le réel devient une matière lumineuse que l’artiste manie à son gré et maîtrise en variant le diamètre du trou permettant le passage de la lumière du sténopé. L’image apparaît inversée, mais l’artiste n’opère pas de rotation pour la rétablir de manière mimétique. Mer et ciel se fondent en masses informes, les éléments naturels perdent leur fonction de référents identifiables pour se muer en motifs abstraits.

Cette latence est de nouveau à l’œuvre quand l’artiste, réitérant l’expérience de la durée, photographie des visages qu’elle fait surgir de l’obscurité, dans une esthétique de l’émergence. La frontalité des sujets photographiés, par exemple dans la série Les Eblouis, contraste avec la disparition du modèle qui se fond dans l’arrière- plan noir. Travaillant à la chambre, l’artiste choisit de renouer avec les contraintes des débuts de la photographie, à savoir des temps de pose longs, témoignant de son désir de capturer, davantage qu’un instant, une durée.

L’attention si particulière accordée au dispositif révèle une volonté de la part de l’artiste de définir sa relation au réel. Les différentes étapes nécessaires à l’élaboration d’une photographie sont autant d’entraves entre elle et le monde : le grain accentué et les couleurs altérées, l’image s’achemine vers son état final. Les dispositifs engendrent une durée de par leur nature même ou par le processus qu’ils supposent et éclairent le spectateur quant au rôle que l’artiste assigne à la photographie.

 


Ø (île)

Maria-Laura Cavaliere

Dans l’exposition Ø (île), Juliette Agnel présente pour la première fois une série de photographies et de vidéos réalisées lors d’une résidence sur la petite île d’Halsnoy en Norvège. L’iconographie du voyage et des lieux s’impose dans la plupart de la production de l’artiste, métaphore d’un cheminement intérieur, d’un voyage initiatique. L’artiste, mêlant lyrisme et intériorité, nous dévoile un paysage qui rappelle l’atmosphère d’un poème d’Ossian ou l’esthétisme de la peinture de Caspar D. Friedrich – qui avait célébré la nature comme cadre rêvé et tragique et célébré dans ses tableaux une île, celle de Rügen dans la mer Baltique.

Juliette Agnel a fabriqué en 2011 une camera obscura numérique, outil d’expériences mêlant l’esthétique “primitive” de la photographie pauvre et celle, contemporaine et novatrice, du numérique. Le temps de pose est long, une durée nécessaire à l’artiste pour entrer dans la matière et pour que vive cette maturation intérieure des émotions. La facture chromatique, le grain et la lumière de ses photographies, à la limite de la pratique pictorialiste, est obtenue grâce à ce travail complexe et sophistiqué sur la matière et sur la durée d’une image. Ainsi le medium photographique dilate le temps, fait passer du cinéma à la peinture et permet au spectateur d’être transporté dans une dimension onirique.

L’artiste, face à l’immensité de la nature, dans la solitude et la grandeur de l’environnement, interroge ses émotions, médite sa pensée, ses fantômes, ré échit au sens de la vie et de la mort. L’ensemble des images et du travail s’appuie sur des éléments du décor naturel : la mer, le ciel, le soleil, le brouillard, l’île, aussi bien que sur l’intérieur de la maison où l’artiste a séjourné, située sur les ruines d’un ancien monastère et entourée d’anciennes tombes de viking.

Grace à la plasticité de l’enregistrement et à l’attention vers une esthétique primitive et picturale, les photographies de la série Ø (île) nous transportent dans un roman de Goethe et nous pouvons entendre le jeune Werther af rmant qu’il découvre avec délices « …les promenades sur la lande balayée par le vent de tempête qui conduit dans les brumes les esprits des ancêtres… ».

 

Ø (île) (english)

Maria-Laura Cavaliere

Born in 1973, Juliette Agnel currently lives and works in Paris.

In the exhibition Ø (île), Juliette Agnel presents for the rst time a series of photographs and videos shot during her residency on the small island of Halsnoy in Norway.
The iconography of the artist’s travels and surroundings are prevalent in most of her productions, serving as a metaphor for an internal journey, an initiatory voyage. By intertwining lyricism and introspection, the artist unveils a landscape that is reminiscent of the atmosphere of an Ossian poem, or the esthetic of painter Caspar D. Friedrich – who celebrated nature as both an ideal and tragic setting, and celebrated in his paintings the island of Rügen, located in the Baltic Sea.

In 2011, Juliette Agnel built a digital camera obscura, an experimental tool that blends the “primitive” esthetic of “poor” photography with the contemporary and innovative aspects of digital photography. The exposure time is long, allowing the artist to experience the material and to give the emotions time to reach internal maturation. The chromatic composition, the grain and the light within her photographs are reminiscent of pictorial practices and are obtained through an intricate and sophisticated exploration of matter and image duration. Thus,

the photographic medium dilates time, enabling the transition from cinema to painting, and projecting viewers into a dreamlike dimension.

The artist, faced with the immensity of nature, makes use of the solitude and vastness of her surroundings to question her emotions, meditate upon her thoughts, her ghosts, and re ect upon the meaning of life and death. The set of images and the work as a whole is based on elements derived from the natural décor – the sea, the sky, the sun, the fog, the island – as well as the interior of the artist’s temporary residence, a house located on ancient monastic ruins and surrounded by Viking tombs.

The plasticity of the recordings and the careful attention given to a primitive and pictorial esthetic allow the photographs of the Ø (île) series to immerse its viewers into a Goethe novel, and one can hear young Werther declaring his delightful discovery of “…pathless wilds, surrounded by impetuous whirlwinds, where, by the feeble light of the moon, we see the spirits of our ancestors…”

 


Végétales

Jacky Chriqui

L’obscurité et l’émergence sont les deux principes qui mettent en lumière les formes contem- plées par Juliette Agnel. Avant de les livrer à la capture mécanique de la photographie, dans une lenteur proche de l’immobilité, les natures s’imposent à son regard. Pour traduire hors d’elle cet envahissement de l’être par la fascination de ce qui s’érige ou de ce qui se révèle, elle procède à des tirages de grande dimension. Leur échelle monumentale n’a pas pour but de rivaliser avec la taille humaine mais impose une rencontre silencieuse. Sans hâte, la chose se révèle et s’impose par sa croissance imperceptible. La sensualité du détail, son satin, confèrent au regard une dimension tactile.

Ce qui advient échappe à la temporalité comme si l’obturateur de l’appareil restait bloqué, l’œil ouvert sur la nuit du monde et ses lueurs fragiles.